M/M, Romans

Un hamburger, des frites et mon cœur avec (1)


hamburger frites 1

Auteur : Hope Tiefenbrunner

Genre : MM, contemporain, novella.

Résumé : Quand Ludovic accepte au pied levé de gâcher son premier jours de vacances pour dépanner son cousin, c’est juste pour un jour. Jusqu’à ce qu’il aille livrer un cabinet comptable où il tombe sur Mathieu. Peut-être qu’il va faire un jour de plus finalement !

 


Le petit mot de l’auteur : Voici le début d’une petite novella MM, j’espère qu’elle va vous plaire! Pour ceux qui ont lu Une bière, des mangas et un sourire charmant, vous pourrez croiser Yohan & David qui en sont les héros. Vous y aviez d’ailleurs déjà croisé Mathieu.


Première semaine

Mercredi

Mercredi matin, un matin comme tant d’autres à Paris, entre grisaille et pollution, coups de klaxon et injures balancées d’une fenêtre à peine entrebâillée. Paris, la capitale de l’amour et du glamour… Ludovic s’en amusa en entendant le « Va te faire foutre, connasse, si tu sais pas conduire, faut pas prendre ta voiture ». Il passa son chemin alors que la connasse en question répliquait de façon très imagée. Ces deux-là étaient partis pour égayer le quartier pour quelques minutes.

Il adorait cela. La nature humaine l’avait toujours fasciné et observer ses contemporains s’était révélé une source inépuisable de divertissement. Les mains dans les poches de son pantacourt, il se décala pour éviter un minet, le nez plongé dans son téléphone et qui ne le remarqua même pas. Il tourna à droite et poursuivit quelque temps sur le boulevard avant de parvenir en vue du restaurant de son cousin. Ce dernier avait monté son affaire depuis cinq ans maintenant et, s’il travaillait comme un forçat, il était heureux. Devant la simple devanture, deux mobylettes attendaient sagement l’heure de la livraison. C’était, dixit Bruno, ce qui lui avait permis de survivre à la première année. Ludovic était content pour lui, il avait suffisamment trimé avant d’avoir gagné assez pour devenir son propre patron. Il vivait essentiellement grâce aux employés du quartier qui venaient déjeuner chez lui ou commandaient pour le bureau quand ils n’avaient pas l’occasion de sortir et, visiblement, ils étaient nombreux dans le coin.

Il passa la porte du restaurant et fut accueilli par d’alléchantes odeurs. La salle était déjà bien remplie de costumes cravates et de tailleurs occupés à combler leurs estomacs, entre autres. Certains riaient entre collègues, d’autres continuaient à travailler, smartphones, ordinateurs ou tablettes dégainés à côté du repas. Ludovic sourit, ravi de ne jamais appartenir à cet univers. Au comptoir, l’activité battait son plein, Marie et Fatima ne ménageaient pas leur peine pour servir le plus vite possible leur clientèle, le sourire bien ancré sur les lèvres. Il nota que Ludivine était au téléphone, sans doute à enregistrer une nouvelle commande.

Ludovic dépassa la queue et traversa la barrière invisible qui délimitait la zone autorisée au personnel. Fatima lui adressa un petit coucou avant de reprendre la constitution du plat à emporter de son client. Encore une porte à franchir et Ludovic pénétra dans le cœur du restaurant : sa cuisine. L’activité y était dense mais tout était réglé comme sur du papier à musique. Bruno savait tenir son affaire. Il avait bien réfléchi à son concept et l’avait peaufiné pour gérer au mieux. Pourtant, Ludovic fut surpris de ne pas le découvrir à son poste habituel, derrière les fourneaux.

– Dans son bureau, lui indiqua Henrique, son plus fidèle appui. Il va être content de te voir.

Ludovic hocha la tête, ne cherchant rien de particulier dans ces propos. Il ouvrit la porte du bureau de son cousin pour le trouver occupé à feuilleter frénétiquement les pages d’un carnet.

– Hello, je te ramène tes… waouh, ça n’a pas l’air d’être la grande forme, commenta-t-il devant l’expression dépitée du maître des lieux.

Ce dernier poussa un long soupir.

– C’est rien, c’est juste la cata.

La tournure de phrase amusa Ludovic.

– Etonnamment, moi quand je parle de cata, c’est rarement parce que ce n’est rien.

– Non, mais ce n’est pas la fin du monde, mais Nordine est en vacances et Jerem vient de m’appeler. Il a la jambe dans le plâtre. Arrêté pour au moins trois semaines et je suis gentil.

– Et il ne te prévient que maintenant ?

– Il sort juste des urgences, il y est depuis sept heures ce matin et tu sais comment c’est, tu sais quand tu y rentres jamais quand tu en sors.

– N’empêche qu’il aurait peut-être pu te prévenir quand il y est allé, non ?

De nouveau, Bruno poussa un long soupir.

– Oui, je sais, un texto pour que je puisse m’organiser ça aurait été le minimum. Mais…

Il leva les mains en l’air de dépit.

– On n’peut pas vraiment compter sur lui. Quoi qu’il en soit, ça n’aurait pas changé grand-chose. J’ai cinq commandes en attente de livraison. Les deux autres font le max, mais à un moment donné, ils ne sont pas magiciens et moi non plus. Deux gars en moins, je ne peux pas faire face, c’est clair.

– Ca veut dire que ça tourne bien.

– C’est sûr. En attendant, les clients commencent à appeler pour savoir ce qu’il se passe. On n’a jamais eu de retard comme ça. J’ai bien contacté deux, trois potes, mais ils bossent ou…

– T’as essayé Tom ?

– Tom, une mob, Paris ! Y’a pas un truc qui te fait peur là-dedans ?

Ludovic ne retint pas un sourire. Tom était un autre de leurs cousins…

– Ouais, non, c’était pas une bonne idée… je… j’ai le cerveau fatigué, en mode relâche depuis que j’ai fini.

Le visage de Bruno s’éclaira tout à coup.

– Hé, c’est vrai, t’es en vacances. Tu commences pas ton boulot avant au moins deux mois ?

– Euh… Moi, une mob, Paris ?

– Tu t’es planté une fois, OK, le scoot n’a pas survécu mais c’était il y a longtemps. Tu conduis bien, maintenant. Et franchement, ça me sauverait la vie. S’il te plaît ?

Bruno accompagna sa demande d’un beau regard de cocker. Ludovic leva les yeux au ciel. Comment voulait-il qu’il lui dise non ?

– OK, soupira-t-il. Mais seulement pour aujourd’hui, précisa-t-il.

L’expression de soulagement et de joie qui passa sur le visage de son cousin suffit à finir de le convaincre. Il avait pris la bonne décision.

– Super, c’est cool, c’est cool, commenta celui-ci comme il se levait pour lui offrir une accolade. Tu es génial, tu me sauves la vie.

– Je sais, tu me l’as dit !

– Allez viens, je vais te donner les clefs, un casque et je t’accorde même dix minutes supplémentaires pour faire ton itinéraire.

– Waouh, vous êtes trop généreux, mon bon prince.

La claque qu’il se prit sur l’épaule le fit sourire.

– Je te pose tes DVD là, en attendant, indiqua-t-il avant de sortir.

— Oui, merci. J’ai notre sauveur, lança Bruno en passant devant la cuisine.

Le regard que lui adressa Henrique lui fit penser qu’il savait depuis le départ que Bruno lui proposerait de jouer les livreurs d’un jour et que bien sûr, il accepterait. Etaient-ils aussi prévisibles que ça ? Il haussa les épaules. Peu importait en fait.

***

Mathieu aspira une nouvelle taffe de sa clope, savourant le plaisir de la nicotine et accessoirement de toutes les autres saloperies que les fabricants de cigarettes jugeaient bon de coller dedans pour vous rendre accro.

Accro, il ne l’était pas. Il fumait occasionnellement, mais sans doute trop  régulièrement pour ne pas se considérer comme un fumeur, mais jamais il n’allumait la moindre cigarette le week-end et il lui arrivait parfois de ne pas toucher à son paquet pendant plusieurs jours. Sauf les fins de mois. Elles mettaient toujours à mal sa consommation, et certains auraient dit ses résolutions, mais Mathieu n’avait jamais prétendu vouloir arrêter. Et des jours comme celui-ci, il savait que c’était inutile, pas avec la tonne de boulot qu’il avait à abattre, pas avec le stress, pas avec son boss qui était à cran et pas avec les heures sup à gogo qu’il s’enfilait.

Une nouvelle taffe, un regard sur les deux autres types en train de se pourrir les poumons eux aussi. Il ne se souvenait pas les avoir déjà vus. D’un autre côté, il était rare qu’il fume juste avant le déjeuner mais ce satané livreur se faisait franchement attendre. Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’il était treize heures dix-huit, plus d’une heure qu’ils avaient passé leur commande. Sérieusement ? Il était parti la chercher en Chine leur bouffe ou quoi ?

Une nouvelle taffe.

S’il n’y avait eu que la faim, il n’aurait pas ressenti le besoin de venir se détendre mais bon Dieu, la gourdasse, parce qu’il n’y avait pas d’autres mots, qu’on venait d’affecter à son service commençait très sérieusement à lui taper sur les nerfs. Franchement, il se demandait bien comment elle avait obtenu son fichu BTS de compta en étant aussi conne. Même Sonia, d’ordinaire si calme, perdait le sien face à autant de bêtises et pourtant c’était toujours elle qui s’occupait des stagiaires. Elle avait l’habitude des débutants qui devaient tout apprendre, qui ne savaient pas forcément où se mettre et quoi faire. Mais là…

Il soupira, des volutes de fumée franchirent ses lèvres.

Il faudrait qu’il aille voir Virginie des RH pour lui en toucher deux mots. Elle lui demanderait sans doute de lui laisser sa chance mais pour lui l’affaire était pliée. Ils étaient dans un cabinet d’experts-comptables pas dans une école, hors de question de seulement renouveler sa période d’essai et si ça n’avait tenu qu’à lui, elle aurait dégagé aussi sec. Il avait trop de boulot pour devoir s’occuper de passer derrière quelqu’un. Une dernière taffe… Son ventre grogna… Il était temps de retourner dans l’arène. Comme il écrasait son mégot, son téléphone sonna. Il le sortit de sa poche et quitta la courette où tous les fumeurs du bâtiment se retrouvaient.

Un SMS de Sonia : Elle a pété la photocopieuse !!! #grosboulet #jevaislatueroufilermadem.

Mathieu éclata de rire, gagnant un regard curieux de la jeune femme qu’il croisa. Il textota rapidement en retour.

Quelle conne ! Cette aprem, on la colle au café.

Il venait de pénétrer dans le hall quand la réponse lui parvint.

NOON !!! je ne survivrai pas sans Thérèse ! #ineedmycoffee

Mathieu sourit. Le besoin qu’avait Sonia de conclure tous ses SMS par des hashtags l’amusait autant que sa manie de prénommer les choses. Soi-disant que ça rendait le cadre de travail plus agréable. Il ne voyait pas vraiment la différence mais se pliait de bonnes grâces aux lubies de sa collègue, tant qu’il pouvait lui refiler les stagiaires, ça lui convenait parfaitement bien.

Il releva le nez de son portable et son sourire augmenta encore d’un cran. Devant le bureau d’accueil où l’hôtesse était en ligne, patientait un livreur. Reconnaissable à son casque et surtout à la glacière qui trônait à ses pieds. Faites qu’il soit là pour nous, pensa-t-il. Ils étaient nombreux dans l’immeuble à commander dans un des restos du coin. Encore qu’eux avaient désormais trouvé leur cantine. Leur boss, royal, avait carrément ouvert un compte là-bas. C’était plus simple que les chèques déj, plus facile que de courir après des notes de frais et ça convenait à tout le monde. Les végétariens pouvaient commander des salades, et autres plats légumineux, lui se régalait plutôt de leurs viandes, leurs hamburgers étaient juste une tuerie. Et son patron, grand carnivore devant l’éternel, en faisait tout autant. Ils n’étaient pas naïfs non plus, il savait très bien que la pause au bureau durait bien moins longtemps que s’ils déjeunaient à l’extérieur, quand ils ne dévoraient pas leur repas face à leurs ordis, ce qui serait probablement le cas aujourd’hui. Encore une petite semaine à ce rythme et les choses se tasseraient un peu avant le mois prochain.

 Il s’approcha de lui en quelques grandes enjambées.

– Vous venez pour JHP ? demanda-t-il.

Le livreur se retourna vers lui.

– Oui, acquiesça-t-il, ses yeux bruns pétillants.

Beau regard, pensa alors Mathieu et belle gueule aussi.

– Suivez-moi, je vous guide, l’invita-t-il d’un petit mouvement de tête.

– OK.

D’un léger geste de la main, il indiqua à l’hôtesse que tout était bon et qu’il se chargeait du livreur. Cette dernière lui offrit un sourire en retour et poursuivit sa conversation. Sans plus attendre, Mathieu se mit en route, direction l’ascenseur et le huitième étage.

Ludovic observa le type devant lui. Beau cul, pensa-t-il en reluquant son postérieur bien mis en valeur dans un pantalon de costume gris. Il remonta le long de son dos, clairement musclé, il pouvait le deviner malgré la chemise blanche dont la coupe était suffisamment cintrée pour souligner ce genre de détails. La nuque dégagée était agréable à regarder. Il souriait quand il pénétra dans l’ascenseur.

Il posa sa glacière, ne conservant à la main que son casque qu’il avait ôté en entrant dans le bâtiment, question d’éducation, trouvait-il, même s’il comprenait que certains livreurs ne prennent pas la peine de perdre du temps. Mais hé, ce n’était pas son métier et ce n’était pas comme si Bruno allait exiger de lui d’être le plus diligent possible. Quand il releva le nez, il constata qu’il était en train de se faire détailler des pieds à la tête. Ça ne le dérangeait pas, surtout quand le type était pas mal, pas mal du tout en réalité, aussi bien côté pile que face. La chemise mettait en valeur des pectoraux, ni trop, ni pas assez développés, l’absence de cravate lui plaisait bien aussi et les quelques poils qu’on devinait par son dernier bouton ouvert attiraient son attention. Il poursuivit son petit tour d’observation par le visage qu’il trouvait tout à fait charmant. Il aimait bien son nez un peu fort, ses lèvres charnues, ses joues impeccablement rasées, la mâchoire était peut-être une chouille un peu trop marquée mais elle se mélangeait très bien à l’ensemble. Il lui sourit.

Mathieu répondit naturellement à son sourire par un autre. C’était toujours étrange d’être enfermé dans un ascenseur avec un inconnu, encore que la plupart du temps l’observation mutuelle se faisait plus discrète mais il trouvait que, le temps passant, les mecs se reluquaient davantage. Il n’y avait pas forcément une question d’attirance sexuelle, il matait parfois d’autres types parce qu’il les jugeait bien fringués ou que leurs pompes lui plaisaient. Des choses futiles mais l’apparence avait sa petite importance dans le monde d’aujourd’hui. Bon, là, le style n’était pas du tout le sien. Le pantacourt baggy, le tee-shirt avec un Yoda à lunettes roses était fun mais il n’aurait jamais porté ça. Mais ça collait au look décontract et moderne et s’assortissait au crâne presque rasé qu’arborait le livreur.

Ses pensées furent chassées par un incongru bruit de ventre qui lui rappela qu’il avait sérieusement les crocs. Il remarqua que l’autre s’en amusait.

– Faim ? lança celui-ci.

– Oui, je commençais à me demander quand vous alliez arriver, on est toujours livré assez vite mais là…

Le livreur lui offrit un grand sourire et Mathieu ne put s’empêcher de penser qu’il était décidément craquant ce garçon. Il ne se souvenait pas l’avoir déjà vu, pas qu’il ait vraiment enregistré le visage des autres. Il était souvent bien plus occupé par le fait de prendre sa bouffe et, s’il y avait toujours des mercis et des banalités échangées, ça n’allait pas plus loin. Et pourtant, c’était lui qui signait le papier de livraison à chaque fois, mais les gars étaient généralement pressés, leurs casques bien ancrés sur la tête.

– Désolé pour ça, on a des absents et j’ai accepté de filer un coup de main au pied levé d’où le retard. Et puis, je connais le quartier mais pas super bien non plus. Je me suis perdu ! avoua le jeune homme avec amusement.

Le timbre de voix attira une nouvelle fois l’attention de Mathieu. Il avait toujours eu quelque chose pour les voix un peu graves comme celle-ci.

–  Je commençais à me dire que vous étiez parti chercher les plats en Chine, plaisanta-t-il.

– Je dis ça, je dis rien mais Pékin/Paris en mob… waouh ! Perso, je passe mon tour ! J’aime bien l’aventure mais y’a des limites.

Il allait répondre quand son téléphone sonna. Sonia de nouveau : Check pour le livreur #onaladalle #onvaluisauterdessus.

Mathieu sourit.

–  Vous êtes attendu, annonça-t-il en tendant son smartphone afin que l’autre puisse y lire.

– Ouh là, c’est pas dangereux au moins ? Vos collègues ne vont pas vraiment me sauter dessus ?

Mathieu précéda sa réponse d’une petite moue.

–  Tout est possible. Mais…

Il indiqua le 8 sur l’écran de l’ascenseur.

–… je suis navré de vous annoncer que c’est trop tard !

Le livreur laissa échapper un petit rire.

– Je peux encore faire demi-tour en me jetant sur le bouton du rez-de-chaussée.

 Mathieu remua négativement la tête.

– J’ai trop faim pour vous laisser partir.

– Non, mais je peux vous donner la glacière, s’il n’y a que ça.

– Pas sûr que votre patron soit d’accord. Surtout sans ma précieuse signature qui lui permettra de se faire payer !

– C’est mon cousin. Mais je pense qu’il ne serait pas ravi, en effet.

Mathieu retint la porte qui menaçait de se refermer sur eux. Le livreur poussa un soupir théâtral.

– Je n’ai plus qu’à prendre mon courage à deux mains alors.

– Je crois qu’il ne vous reste que ça.

Ils échangèrent un regard amusé, presque complice.

Ludovic empoigna sa glacière et suivit son charmant guide. Le palier sur lequel ils débouchèrent desservait trois portes. Ils empruntèrent la seconde. Il observa les lieux, curieux. C’était distrayant de faire cette petite plongée dans le monde des entreprises. Ils parcoururent un long couloir, croisant quelques bureaux vitrés où des employées avaient pour la plupart les yeux rivés sur leur écran d’ordinateur ou le nez dans des piles de papiers. Pourtant leur passage leur faisait redresser la tête et même se lever. La faim devait avoir raison d’eux, pensa-t-il, car ils avaient déjà trois personnes sur les talons quand ils parvinrent en vue de l’espace détente.

–  C’est juste là, l’informa son guide.

– OK.

Ludovic posa la glacière.

– Ah enfin la nourriture ! s’enthousiasma une jeune femme qui l’avait suivi.

– J’ai super faim, s’exclama une autre.

Et avant qu’il n’ait compris ce qu’il se passait, il se retrouva entouré par une dizaine de demoiselles et dames de tout âge occupées à se servir directement dans sa glacière, regardant les notes et distribuant. On aurait dit une nuée de moineaux devant des miettes de sandwich. La scène était cocasse, la cacophonie ambiante tellement drôle et inattendue qu’il éclata de rire.

Mathieu qui se tenait légèrement en retrait reporta son attention, comme toutes dans la pièce, sur leur livreur qui se bidonnait au milieu d’eux.

Il le trouva encore plus craquant. Il n’était pas le seul. Ses collègues connurent un blanc, réalisant tout à coup qu’il y avait un beau mec, juste là, sous leur nez et de l’avis de Mathieu sans doute tout aussi appétissant que la nourriture qu’il amenait, surtout lorsqu’il avait les yeux brillants d’amusement.

– Désolé, s’excusa le livreur, mais on dirait que vous n’avez pas mangé depuis des lustres. On vous affame ici ou quoi ?

– Non mais vous savez travailler ça creuse, se justifia l’une.

– C’est vrai que… on vous a un peu sauté dessus, rit une autre.

– C’est rien, je comprends. En tout cas, je transmettrai au chef votre enthousiasme à l’arrivée de ses plats !

– C’est vrai qu’ils sont bons.

– Oh et puis, un beau garçon comme vous, vous devez avoir l’habitude ! renchérit Françoise, cinquante-cinq ans, trois enfants et deux petits-enfants au compteur.

Le livreur sourit mais joua les modestes qui se fit rapidement contredire.

Mathieu s’adossa à un pan de mur et s’amusa de voir son petit poulailler personnel roucouler pour un autre. Il n’était pas le seul homme du cabinet, même si la gent féminine était très largement majoritaire, mais il était l’unique célibataire, celui dont elles ignoraient totalement les penchants, si ce n’était Sonia, parce qu’il la connaissait depuis longtemps, qu’elle était sans doute plus observatrice et maline que les autres et qu’il lui faisait confiance. C’était sa politique, de ne pas afficher son homosexualité, même s’il ne comptait pas non plus en faire un secret d’État. Mais ce n’était pas si difficile à garder pour soi. Passé un certain âge, ce serait sans doute plus complexe. On se demanderait pourquoi il n’était pas marié, pourquoi il n’avait pas d’enfants. Pour l’heure, il était épargné par ce genre de considérations. L’inconvénient était qu’il était la cible des flirts de ses collègues, même s’il faisait rapidement comprendre qu’il n’était pas intéressé et ne souhaitait pas de relations autres que professionnelles. Mais ça n’empêchait pas les conversations et les « minaudages » comme les qualifiait parfois Sonia, qui présentement ne faisait pas mieux que ses petites camarades.

 Mathieu savait avoir du charme. Il n’avait pas non plus un physique à faire tomber les filles. Mais, il avait parfois cette impression très simpliste et qu’il reconnaissait limite machiste que pour peu que vous ayez une gueule potable et que vous soyez grand – il mesurait un mètre quatre-vingt-quatre, cinq selon la pièce d’identité que vous consultiez, ayant gagné un centimètre à l’établissement de son passeport – vous faisiez déjà craqué une bonne moitié des minettes. Le côté rassurant de sa taille et de sa carrure exploitant l’Œdipe que beaucoup de demoiselles n’avaient pas réglé. Simpliste donc, un peu insultant sans doute, mais pas complétement faux.

Une chose était certaine, s’il plaisait, il n’était pas le seul. Leur livreur savait y faire : ça riait, ça plaisantait, ça rougissait même un peu devant certains compliments et comme par enchantement, un premier pourboire finit par arriver, qu’il refusa poliment mais qu’on lui remit dans la main de force.

En retrait, Mathieu ne ratait rien des regards gourmands de ses collègues, ni de leur communication muette. Même l’autre greluche semblait avoir découvert un terrain d’entente avec Sonia, car elles échangèrent un sourire complice quand le coursier les gratifia d’un compliment. Mathieu trouvait tout cela très drôle, peut-être plus s’il avait pu récupérer sa commande.

Finalement, il jugea qu’il était temps que tout le monde se remette au travail et libère ce pauvre garçon.

– Ce n’est pas le tout, mesdames, mais l’heure tourne et je suis certain que vous avez encore du boulot et ce jeune homme aussi.

– Oh c’est vrai !

– En effet.

Les unes et les autres attrapèrent leurs plats et se dirigèrent vers leurs bureaux.

– Rabat-joie, lui lâcha Sonia comme elle passait à côté de lui.

Il lui offrir une petite courbette.

– Vous êtes un vrai bourreau, remarqua le livreur. Vous les forcez à bosser en mangeant !

L’indignation paraissait réelle sous le ton de la plaisanterie.

– Hé ! Ne m’accusez pas, se défendit-il en levant ses deux mains en l’air en signe d’apaisement, c’est notre boss. Je dois lui rendre des comptes à la fin et plus vite nous nous y remettons, moins tard nous resterons ce soir. Elles me remercieront toutes en fin de journée.

– Vous savez qu’on a aboli l’esclavage depuis 1848, précisa son interlocuteur.

– Le monde moderne est une autre forme d’esclavagisme.

– Hum, philosophe en plus d’être… Vous êtes quoi, au fait ?

Mathieu éclata de rire.

– Comptable.

– Sérieux ?

– Oui, pourquoi ?

– Je ne voyais pas les comptables aussi…

– Jeune ? proposa-t-il.

Encore que du haut de ses trente et un ans, il ne se jugeait pas forcément si jeune que ça.

– Sexy.

Et le regard brun prit une lueur appréciative. Waouh, direct, pensa Mathieu.

– Merci, répondit-il, légèrement décontenancé.

Ce type draguait homme comme femme, en fait. Cela le mit mal à l’aise. Il avait un problème avec les bi, le côté je pioche dans les deux le dérangeait. Lui-même n’était absolument pas attiré par les femmes et aussi intolérant que cela était, il en avait bien conscience, mais il ne prétendait pas être ouvert sur tous les sujets, il ne comprenait pas qu’on puisse coucher avec les deux sexes. Il y avait un choix à faire là-dedans, un positionnement à prendre.

 – Il me reste donc un hamburger et des frites, je suppose que c’est pour vous, continua le livreur comme si de rien n’était.

– En effet.

– Moins diététique que vos collègues.

– Je laisse la salade à ces dames, acquiesça-t-il. Et ne vous y fiez pas, elles ne mangent pas aussi léger tous les jours, les hamburgers sont souvent légions.

– Un truc contre la verdure, s’amusa le livreur après un hochement de tête.

Il sourit, s’approcha et prit son plat des mains propres qui le lui tendait.

 –  Absolument rien, mais j’assume mon côté carnivore !

La façon dont le comptable lâcha cela eut, pour Ludovic, un petit quelque chose de terriblement attirant, un côté « je mords dans la vie à pleines dents » qui alluma son bas-ventre. S’ils avaient été dans un autre cadre, s’il avait été certain de son orientation, il lui aurait sans doute fait des avances directes, enfin suffisamment directes pour ne pas avoir à tourner autour du pot. Mais ce n’était pas parce que le type l’avait détaillé des pieds à la tête qu’il pouvait sauter aux conclusions. D’un autre côté, il n’avait pas non plus eu l’air choqué par le « sexy » qu’il lui avait balancé juste avant, mais heureusement tous les hétéros ne s’offusquaient pas quand on les complimentait.

–  Ça vous réussit, lui lança-t-il alors.

– Je fais du sport à côté, ça compense.

– C’est une bonne façon de pratiquer.

– Ca me permet de manger ce que je veux.

– C’est sûr.

Ils se sourirent et un petit silence tomba dans la pièce. Il fut interrompu par le portable du comptable.

Mathieu s’excusa et le sortit. Il éclata de rire quand il lut le message.

Arrête de draguer le livreur et va bosser toi aussi #fauxcul.

– On dirait que je suis rappelé à l’ordre, moi aussi, précisa-t-il sans prendre la peine de répondre à Sonia.

– Il faut reconnaitre que ça parait injuste de les renvoyer au travail et de rester à papoter, s’amusa le livreur.

– Je finirai plus tard.

– Vous devriez parler à votre patron, ce n’est pas sain de se tuer au boulot.

– Je vais faire ça, un jour. Je vous signe votre reçu en attendant.

– Oui.

Le livreur le lui tendit et Mathieu y apposa sa signature après avoir cherché un stylo pendant une bonne trentaine de secondes.

– Eh bien, je vous souhaite bon courage alors, lui lança le livreur quand il eut récupéré son dû.

– Vous aussi.

– J’ai fini. Vous étiez ma dernière livraison.

La der des ders, pensa Ludovic. Et c’était presque dommage. Un instant, il fut tenté de proposer au type de se revoir, mais… il chassa cette idée. C’était le hasard des rencontres qui ne débouchaient sur rien, des gens que vous croisiez, qui attiraient votre attention mais avec lesquels rien ne se passaient par manque de temps ou d’autres choses.

–  Alors bonne fin de journée, conclut le comptable.

– Merci, vous aussi.

Ils se saluèrent d’un petit mouvement de la tête. Ludovic reprit sa glacière et le casque qu’il avait posé. Le billet de vingt euros qu’on lui avait mis de force dans les mains bien au chaud dans sa poche, il se laissa raccompagner jusqu’au bureau de son guide, accrocha son nom au passage : Mathieu Vasseur et poursuivit son chemin direction l’ascenseur.

Quand il revint au restaurant de Bruno, il avait encore ce nom en tête. Le type lui plaisait vraiment bien.

– Ca s’est bien passé ? lui lança Fatima.

– Comme un chef. A qui je donne mes reçus et mon argent ?

– Directement au big boss, l’informa-t-elle d’un mouvement de tête.

Il se rendit donc de l’autre côté. Un coup d’œil dans la cuisine lui apprit que Bruno avait repris les commandes.

– J’ai tes sous, annonça-t-il.

– Ah super. Va dans le bureau, je te rejoins.

– OK.

Ludovic s’assit dans le siège qui faisait face au bureau de Bruno, déposant les trois reçus et l’argent qui lui avait été remis, pas tant que ça au final, puisque son cousin évitait au maximum le paiement à la livraison.

– Ca s’est bien passé ? lui demanda Bruno comme il rentrait dans la pièce en s’essuyant les mains sur un torchon d’un blanc immaculé.

– Nickel. Et toi ?

– Sauvé pour aujourd’hui, grâce à toi.

Il se posa lourdement et soupira.

– Tu es sûr que tu ne veux pas me dépanner jusqu’au retour de Nordine dans vingt jours ? Je te fais un CDD si tu veux ou au black. Je suis sérieux !

Ludovic sourit.

– J’imagine, mais bon… Tu n’as pas de solution ?

– Si, j’ai un gars qui devrait pouvoir me dépanner, mais je préférerais que ce soit toi, au moins tu es revenu entier et la mob avec !

Ludovic laissa échapper un petit rire.

– Enfin bref, merci pour aujourd’hui en tout cas.

– De rien, la famille est là pour ça comme on dit.

– Ouais, ça tu sais ce que j’en pense.

Ludovic lui sourit, avant de réfléchir un instant. Il n’avait pas vraiment envisagé de bosser pendant ses vacances. Il avait même plutôt prévu de souffler avant de « rentrer dans la vie active » comme on le disait. Tout juste diplômé de l’institut de formation en psychomotricité, il avait tout de suite trouvé un boulot au sein d’un Centre d’Action Médico-Sociale Précoce privé où il avait réalisé son dernier stage. Le contact était incroyablement bien passé avec le directeur et l’ensemble de l’équipe, tout comme avec la patientèle et, puisqu’il y avait une place à prendre suite au départ d’un de leurs membres, on le lui avait naturellement proposé. Il avait accepté immédiatement, même si le poste était à pourvoir à la fin de l’été. Avec sa formation, trouver un emploi n’était pas bien difficile, mais là, ça avait été encore plus simple qu’il ne l’avait imaginé. Il adorait bosser avec les enfants, c’était pour ça qu’il avait cherché un stage dans ce type d’environnement et non dans des structures plus généralistes ou orientées vers la gériatrie. Alors quand on lui avait parlé du poste, il avait sauté sur l’occasion. Il pourrait tenir avec l’argent qu’il avait jusque-là.

Du coup, il s’était dit qu’il profiterait de ces quelques semaines pour se reposer, récupérer la tonne de bouquins qu’il avait en retard et déménager. Ça, c’était le petit truc qu’il n’avait pas prévu. Son colocataire lui avait annoncé une semaine plus tôt qu’il comptait s’installer avec sa chère et tendre. Heureusement pour lui, la demoiselle en question lâchait son logement et s’était arrangée avec son proprio qui avait été ravi de lui accorder l’absence de préavis si elle trouvait quelqu’un pour reprendre à sa place. Ludovic avait visité le studio qui lui avait plu. L’immeuble était sympa, bien entretenu, l’appart propre, le loyer et les charges tout à fait décents et il paraissait que le voisin était gay et sexy ! Il ne l’avait pas vu. Quoi qu’il en soit, quand il avait présenté son contrat de travail et avec la caution de ses parents, c’était passé comme une lettre à la poste.

Toujours était-il qu’un déménagement, c’était nécessairement des frais donc un peu d’argent en rab, ça pourrait lui évitait de bouffer des pâtes pendant tout un mois derrière. Et puis…

– Ils commandent souvent le truc d’expert-comptable ?

– JHP ? Oui, quasi tous les jours, je peux te dire que je suis super content d’avoir réussi à les choper. Prélèvement en fin de mois, c’est un vrai bonheur et ça m’a permis d’en faire signer d’autres après ça.

Ludovic hocha la tête.

– Tu sais quoi ! je ne vais pas te laisser dans la merde quand tu en as besoin. Après tout, Nordine revient dans deux semaines et demie comme tu l’as dit, ce n’est pas le bout du monde. Je peux dépanner, va.

– Sérieux ?

– Oui. Vraiment.

Le sourire de Bruno grimpait jusqu’à ses oreilles.

– A une condition néanmoins.

– Laquelle ?

– Je me réserve les livraisons pour J machin.

Ce coup-ci, le sourire fut accompagné d’un petit rire à la fois pervers et amusé.

– Ah oui ? Et pourquoi donc ?

Ludovic se leva.

– Comme ça.

– Et tu crois que je vais avaler ça.

– Non, mais on n’est pas des gonzesses, on va pas se raconter nos petites histoires.

Bruno balaya l’objection d’un mouvement de main.

– Y’a un mec qui t’a tapé dans l’œil, affirma-t-il.

– Tu te doutes bien que je ne me suis pas pris de passion pour la comptabilité tout à coup.

Bruno acquiesça.

– Je te vois demain, lança Ludovic.

– Ouais, onze heures tapantes.

– Onze heures tapantes, répéta Ludovic.

Quand il sortit du restaurant, ses lèvres affichaient un sourire satisfait. Il ignorait totalement où cela mènerait et si ça mènerait même quelque part, mais il était curieux et pas mécontent d’avoir une chance de revoir ce charmant Mathieu.

 


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2 réflexions au sujet de “Un hamburger, des frites et mon cœur avec (1)”

  1. Roooooh, faut attendre samedi prochain la suite… j’aime bien ce début d’histoire.
    Merci les filles de nous faire profiter de vos petits texte, c’est sympa de pouvoir vous lire, et découvrir de nouveaux textes.
    A bientôt.
    Cécile D.

    Aimé par 1 personne

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